Le royaume de la forêt, Tome 1 : le dieu pervers – ERIKA SAUW

Résumé : À la mort de son père, Sophie Von Halle doit traverser la jungle afin de rapatrier le corps du défunt. Cependant, un peuple d’indigènes, les Juwaans, cherchent à l’enlever pour l’offrir à leur dieu.

Les plus : La construction de l’univers.
Les moins : La violence sexuelle et son acceptation par l’héroïne.

En bref : Malgré un univers propice à la sensualité, Le dieu pervers se révèle être un livre empreint de violence avec des propos choquants, qui sont plutôt malvenus dans une société nourrissant la culture du viol.

Note : 2 

Mon avis :

Cette critique fait l’objet d’un partenariat avec les Éditions Artalys. Une proposition un peu inhabituelle pour moi puisqu’il s’agit d’un roman érotique.

Sophie Von Halle est la fille du Comte Richard, proclamé gouverneur de la marche occidentale de l’empire prussien. Condamnée à suivre son père dans ses pérégrinations, Sophie vit à Dietburg, un avant-poste situé près d’une immense forêt où vivent les Juwaans. Selon les légendes locales, ce peuple est d’une barbarie sans nom, sacrifiant des humains à leurs divinités. Mais ce qui inquiète la jeune fille, c’est leur roi, Beyam, qui la convoite et projette de l’enlever.
Sophie se sentait en sécurité au milieu de la garnison prussienne jusqu’au jour où son père trouve la mort, obligeant les soldats à rapatrier le corps. Durant le voyage, malgré les recommandations des autochtones, la jeune fille s’éloigne du sentier et s’enfonce dans la forêt en compagnie du lieutenant Matthias Korfman. L’occasion étant offerte sur un plateau, les Juwaans s’emparent de Sophie et la conduise devant leur roi. Cependant, Beyam lui apprend qu’elle n’est pas destinée à son propre plaisir, mais qu’elle est la vierge sacrée qui sera offerte à leur dieu Waris.

Le dieu pervers possède une histoire assez classique si on la considère dans sa globalité : une jeune fille vierge désireuse de mieux découvrir les joies de la sexualité verra ses attentes comblées mais d’une manière qu’elle n’aurait jamais imaginée. Cependant, ce qui rend ce livre unique est la façon dont Erika Sauw s’évertue à développer son univers.
En effet, bien que versant dans l’érotisme, Le dieu pervers n’est pas pour autant dénué d’un contexte fouillé. Le récit se déroule sur trois lieux différents, Dietburg, la forêt et la cité des dieux. Le premier endroit est un village peuplé d’aborigènes vivants dans la simplicité et craignant les Juwaans, raison pour laquelle ils n’osent s’aventurer en dehors des sentiers. Dietburg est décrit suffisamment longtemps pour situer les évènements, sans que cela ne devienne envahissant et inutile, puisque les protagonistes quittent rapidement ce lieu pour pénétrer dans la forêt. Cette dernière est la preuve que l’autrice ne souhaitait pas seulement écrire des scènes de sexe sans se soucier des circonstances. La végétation est décrite comme luxuriante, et le climat tropical confère une chaleur humide faisant écho à la sensualité. En revanche, bien que possédant un cadre érotique, la cité des dieux représente davantage la douleur que peuvent connaître certains rapports sexuels, par le biais des sacrifices présents autour du temple.
Ainsi, chaque lieu est le symbole de l’évolution éprouvée par Sophie durant son périple. Jeune vierge curieuse des plaisirs charnels, elle se contente tout d’abord d’observer les hommes en conservant ses distances et préférant se concentrer les réactions de son corps aux caresses. Puis, la jeune fille apprend ce qu’est la sexualité avec un autre être humain, discernant plus en détails l’anatomie masculine et son implication dans un rapport. Enfin, Sophie passe de la théorie à la pratique mais d’une manière peu orthodoxe.

Néanmoins, le coup de maître d’Erika Sauw se trouve dans la société des Juwaans. L’autrice ne s’est pas contentée de placer un peuple sauvage dont la morale repose sur les plus bas instincts. Les Juwaans détiennent toute une culture fondée sur la sexualité. Ces indigènes se désignent comme étant les hommes-lances, servant le dieu de la vie et de la mort, Waris. Selon eux, cette divinité leur permet d’assurer leur descendance, mais également de détruire leurs ennemis hommes-pierres. Concernant les rituels, certains villages possèdent une statue honorifique à l’image d’un phallus, synonyme de puissance masculine et lieu de sacrifice. De plus, les Juwaans exécutent souvent des danses à caractère sexuel et dans leur plus simple appareil.
Leurs lois paraissent très étranges compte tenu de leur condition, en effet, la fidélité est une haute qualité. Un acte d’adultère est puni par castration chez l’homme, d’ailleurs, en cas de faute, la femme est toujours innocentée. Un viol est sanctionné par un bannissement d’une année, cependant s’il est commis sur une femme mariée, cet acte est considéré comme une infidélité qui est donc jugée en conséquence. De cette manière, si durant son séjour chez les Juwaans, Sophie croise énormément d’hommes nus, leur sexe en érection, les lois de ces autochtones la protègent de toutes agressions. En revanche, leur traitement envers les hommes-pierres demeure sans pitié, les femmes servant à leur plaisir avant d’être sacrifiées en l’honneur de Waris.
Erika Sauw a donc construit une véritable civilisation primitive, avec des us et coutumes et un langage ayant leur logique dans un tel univers. Une intention qui renforce la crédibilité de l’histoire et qui sait conserver une part de sensualité, notamment durant les explications de Beyam sur le rôle que devra effectuer Sophie auprès de leur dieu.

Qu’en est-il de l’érotisme pur ? Curieusement, les scènes de sexe s’avèrent plutôt rares et peu d’entre elles sont très visuelles. À plusieurs reprises, Sophie s’adonne à l’onanisme mais à chaque fois, l’action est surtout donnée à titre indicatif, ne s’attardant guère sur les types de caresses que la jeune fille se procure et décrivant vaguement les sensations qu’elle éprouve. Il s’agit peut-être d’une technique visant à informer le lecteur de l’inexpérience et la timidité de l’héroïne dans ce domaine qui, conjugué à son voyeurisme, constituent son étiquette de jeune vierge.
Cependant, si l’analogie est louable, il est regrettable que les premières scènes véritablement explicites ne soient expérimentées par Sophie qu’en tant que spectatrice. En effet, les relations sexuelles évoquées sont tout d’abord l’exhibitionnisme de Beyam et ses femmes, mais ensuite les outrages que subissent des femmes ennemies. Cette dualité est la clef du récit. L’autrice s’efforce de nous introduire dans une ambiance sensuelle bercée par la naïveté de Sophie, pour ensuite nous marteler de la cruauté et la violence symbolisant le dieu Waris.
Comme expliqué précédemment, Le dieu pervers est une représentation de l’évolution de l’héroïne. Les trois quarts du livre sont avant tout ses espérances et ses sentiments en tant que jeune vierge. Ce n’est qu’à la fin que le lecteur assiste à la première relation sexuelle de Sophie. Il est de notoriété que cette première fois est douloureuse pour la majorité des jeunes filles, ce qui pourrait expliquer pourquoi Le dieu pervers se termine par tant de douleur, mais ce serait certainement surinterpréter le texte, même si cette hypothèse serait préférable compte tenu des évènements.

D’attouchements hésitants et d’espionnages, Sophie s’affirme en désirant davantage de sensations, mais elle découvre qu’il existe certaines pratiques lui provoquant des hauts-le-cœur. C’est ainsi qu’elle réagit face à la brutale sodomie assénée aux captives. Il paraît donc invraisemblable que cette demoiselle puisse apprécier en premier temps une relation incluant de la souffrance. C’est toutefois ce que nous sert Erika Sauw avec pas moins de trois rapports agressifs, l’un d’entre eux s’apparentant à un viol et les deux autres se résumant à des pratiques sadomasochistes. Comment une jeune fille découvrant seulement les affres de la sexualité peut-elle s’offusquer d’un viol sodomite et quelques jours plus tard accueillir avec joie le fouet et la corde ?
Le récit révèle un problème de rythme dans sa construction. L’autrice prend soin de nous présenter le changement que subit Sophie mais accélère tellement le processus qu’en l’espace d’une journée, le personnage devient son propre antagoniste. Bien entendu, il s’agit d’une œuvre érotique et le lecteur n’espère pas toujours y trouver une once de romantisme, mais il faut tout de même avouer que l’expérience d’un viol en guise d’une première fois et l’ajout de relations sadomasochistes ne sont pas du goût de chacun. Erika Sauw nous offre comme justification l’idée que la fréquentation des Juwaans a provoqué ce revirement de personnalité chez son héroïne. Cependant, cette excuse tombe à l’eau si l’on considère le peu de temps que la jeune fille a passé dans la forêt et met à jour le manque de cohérence interne.

Au-delà du jugement moral, que nous propose Le dieu pervers comme description explicite ? Il est certain qu’il s’agit d’un point purement subjectif. Les scènes sont très crues, l’autrice ne prenant pas de gants que ce soit pour le contexte et les dialogues. Cependant, si la vulgarité peut avoir un aspect excitant dans la bouche d’une personne dans une telle situation, elle peut avoir l’effet d’une douche froide selon les termes employés dans une description. Des phrases comme :

« Il entama un défonçage sans retenue. »

ou

« Comme cet épanchement lui parut très cochon […] »

ou encore

« Son sexe monumental était dressé comme un canon prêt à cracher son feu. »

peuvent provoquer l’effet inverse que celui voulu.
En outre, de telles expressions confèrent un aspect plutôt amateur au livre qui contraste beaucoup trop avec la finesse des pages précédentes. Il n’est évidemment pas question de les remplacer par des palabres poétiques, mais il aurait été préférable de ne pas verser dans des comparaisons qui prêtent davantage à sourire qu’à faire surgir le désir. Un peu de subtilité aurait donc été la bienvenue, car après tout, l’érotisme n’est pas incompatible avec la qualité littéraire et celle-ci ne doit pas être mise au placard dès qu’il s’agit d’écrire sur le sexe.
Par ailleurs, le texte souffre de nombreuses répétitions comme le fait que Sophie veuille participer « aux concerts » ou « festivals de caresses ». Ces éléments exposent le souci de rapprocher des scènes explicites de la même nature dans le temps. Dispersées dans l’histoire, ces redondances seraient passées inaperçues, mais dans de telles circonstances elles ne font qu’appauvrir le récit. C’est donc sur une impression d’écriture bâclée que l’on termine sa lecture.

Finalement, Le dieu pervers mérite une mention « public averti » et malgré cela, il n’est pas à mettre dans toutes les mains conscientes de cet avertissement. En effet, il ne s’agit pas d’érotisme classique mais de sadomasochisme, avec toute la violence que cela peut impliquer, les scènes finales pouvant faire bondir tant leur acceptation par l’héroïne semble incohérente. Cependant, Erika Sauw nous offre également la beauté d’un univers façonné autour de la sensualité. Il est dommage que la dernière vision de ce livre soit emplie de brutalité alors qu’il commence avec autant de charme.

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