Wielstadt, Tome 1 : Les Ombres de Wielstadt – PIERRE PEVEL


Résumé :
Aux débuts de la guerre de Trente ans, seule la ville de Wielstadt semble être épargnée par les feux des combats grâce à son gardien peu ordinaire, un dragon. Cependant, la cité allemande est secouée par une série de meurtres aux circonstances aussi étranges que barbares. Le chevalier Kantz, chasseur de démons, mène l’enquête.

Les plus : La construction de l’univers. L’alliance de la fantasy à notre monde. La plume de l’auteur.
Les moins : Le personnage principal peut-être un peu stéréotypé.

En bref : Un roman hybride, entre historique et fantasy, qui nous régale d’une histoire que l’on prend plaisir à suivre, tout comme son héros charismatique.

Note : 4/5  

Mon avis :

Hiver 1620. Le Saint-Empire romain germanique est dévoré par les feux de la guerre de Trente Ans. Bien que les troupes impériales emportèrent la bataille de la Montagne Blanche, les conflits religieux ne semblent pas s’apaiser pour autant. Seule Wielstadt, cité allemande, propose un havre de paix grâce à son gardien hors du commun : un dragon. La créature fantastique plane au-dessus de la ville et répand son feu dévastateur lorsqu’une menace surgit. Par le passé, le dragon défendit Wielstadt de plusieurs tentatives d’invasion, mais il la protégea également d’elle-même lorsqu’elle se divisa suite à des différends religieux menant à la guerre civile. Depuis ce jour, Wielstadt est devenue une cité cosmopolite où souffle un vent de tolérance.
C’est dans ce contexte qu’évolue l’histoire. Malgré le climat de la ville, cette dernière est secouée par une série de meurtres. Chaque crime parait avoir été perpétué sans alerter le voisinage, alors que la barbarie exécutée ne peut s’être déroulée sans cris. Fait notable, les victimes sont énucléées. Le chevalier Kantz, exorciste en armes, constate que ces tragédies ne viennent pas de main humaine. Par ailleurs, il a l’intuition que l’Ombre enveloppe ces horreurs. Le chasseur de démons est bien décidé à percer le secret qui unit ces massacres, et en arrêter l’instigateur.

Pierre Pevel signe ici une uchronie de fantasy de toute beauté. Pour ce faire, l’auteur nous place dans une période assez peu relatée en littérature : la guerre de Trente Ans. Ainsi, nous plongeons dans le climat houleux de l’époque, notamment à cause des affrontements religieux, mais également à cause de différends politiques. Cependant, afin de conserver toute liberté sur les événements, Pierre Pevel nous expose une petite bulle au milieu de cette situation explosive. En effet, en créant Wielstadt, l’auteur peut se permettre d’ajouter des éléments de son univers. C’est de cette manière qu’est introduit le dragon, gardien de la cité, qui se manifeste afin que sa protégée soit épargnée, même s’il s’agit de la défendre contre ses habitants. À ce monstre reptilien s’ajoute des créatures toutes aussi merveilleuses comme les faunes, les centaures, les Nains ou les fées.
Néanmoins, puisque l’histoire se déroule dans un cadre historique, Pierre Pevel prend soin d’intégrer avec logique et cohérence tous ces personnages tirés de l’imaginaire. Ces peuples fabuleux sont décrits comme appartenant aux mythologies grecques ou celtes selon l’espèce, et relatés dans des contes. Mais plutôt que de s’éteindre, certains individus décidèrent de cohabiter avec les humains comme les centaures ou les faunes – bien que ces derniers subissent une certaine discrimination compte tenu de leur apparence similaire au Diable – tandis que d’autres reculèrent face à l’expansion de l’Empire et demeurèrent dans des terres plus reculées, mais propices à leur sécurité et leur mémoire comme l’Irlande ou l’Écosse.
Ainsi, l’auteur projette avec brio des éléments de fantasy dans notre réalité pour former une uchronie dont tout lecteur aurait aimé être témoin, non pas pour les horreurs qui ont lieu dans la ville, mais pour l’idée de croiser un être fantastique au coin de sa rue. De plus, on sent clairement une profonde documentation sur l’Europe du XVIIe siècle, que ce soit par rapport au contexte historique ou aux habitudes des personnes. Outre les explications concernant les tensions politico-religieuses, de nombreux renseignements sont donnés sur les différents statuts des habitants ainsi que leurs privilèges, ou encore des particularités rythmant leur quotidien comme le clocher ne sonnant pas les heures, mais les offices.
C’est grâce à ce souci du détail que Les Ombres de Wielstadt inspire une impression de véracité au lecteur. Ce dernier se trouve alors transporté par le récit, avec l’intime conviction que Pierre Pevel lui conte une version obscure, dissimulée de l’Histoire, offrant la possibilité d’une concrétisation de l’imaginaire.

Concernant l’enquête, on peut dire qu’elle est savamment orchestrée, et ce, malgré l’omniscience du lecteur. En effet, bien que le récit se situe sous le point de vue du chevalier Kantz, quelques scènes se déroulent du côté de l’auteur des crimes. Ainsi, nous connaissons son nom, ses agissements, l’origine de ses serviteurs et les circonstances de leur transformation. Nous sommes donc en position de forces par rapport au personnage principal, une condition qui pourrait fortement réduire l’intérêt des événements, mais ce n’est pas le cas. Même si nous possédons ces informations, il manque certaines pièces du puzzle afin de le reconstituer, et c’est Kantz qui en a la responsabilité. L’exorciste fait donc les connections entre chaque élément sur cette immense toile sanglante et conserve toute l’attention du lecteur qui guette le résultat final.
Par ailleurs, le cheminement s’effectue de manière logique tout en maintenant un certain suspense. En effet, les indices sont distillés de manière intelligente afin de révéler les secrets au moment adéquat sans que cela ne donne une apparence surfaite, tout comme, il demeure de nombreux mystères qui ajoutent du cachet au livre. Ainsi, il est agréable de suivre l’enquête du chevalier, et il ne fait aucun doute que si Pierre Pevel avait choisi de ne pas introduire les points de vue du coupable, il aurait été difficile de deviner son identité avant l’exorciste.
La raison pour laquelle on se laisse aussi aisément transporter par l’histoire, est que l’auteur ne se précipite pas pour nous la conter. Il n’hésite pas à faire des détours, à développer son univers, pour mieux nous surprendre. C’est ainsi que le premier chapitre s’ouvre sur la poursuite d’une fée par un corbeau, la petite créature ayant un rôle secondaire jusqu’à ce que son heure arrive de façon naturelle mais inattendue. De la même façon, Pierre Pevel nous promène dans les rues de Wielstadt et s’y attarde pour nous faire rencontrer plusieurs personnages. Nous découvrons donc les amis du protagoniste comme le faune Zacharios ou l’hermétique Thadeus, mais également des figures plus énigmatiques comme la Dame en rouge ou le Roi Misère. L’auteur nous présente tout un panel d’individus en n’omettant pas de leur attribuer un passé, des motivations et des opinions. Par exemple, Heide, la gouvernante de Kantz sera rabrouée par ce dernier pour avoir fait preuve de racisme envers Zacharios, bien que la scène ne possède pas de portée autre dans le récit que le message d’acceptation d’autrui.
C’est ce genre de détails qui nourrissent profondément le livre et le rendent crédible. En effet, grâce à ces petites touches, Pierre Pevel montre une volonté de nous faire croire à son roman, d’autant plus qu’il prend place dans notre monde, bien qu’il se démarque par quelques différences. Le lecteur fait donc face à une histoire construite avec minutie, n’épargnant aucune question de fonctionnement concernant l’univers dans lequel elle évolue.

Nous venons d’aborder certains points au sujet des personnages, mais qu’en est-il du héros ? Il est à la fois le point fort et le point faible du roman.
Certains le décrivent comme un ancien prêtre, cependant, sa nouvelle vocation ne fait pas que des convaincus. Kantz se bat avec des armes, notamment une épée et un pistolet – dont le vieux mécanisme nous est expliqué, autre exemple de réalisme déjà cité – mais ce qui semble effrayer les autres prêtres ou susciter la méfiance est le pentacle tatoué sur la paume de sa main gauche. Ce symbole le démange lorsqu’il ressent la présence de l’Ombre, là où se terre les démons et autres esprits maléfiques ou vengeurs. Un atout dans son métier, mais également un fardeau puisqu’il est considéré comme un suppôt du Diable. Cependant, bien que le chevalier ait abandonné la soutane, il n’en demeure pas moins animé par une vive foi qui l’accompagne au cours de ses missions.
Néanmoins, l’exorciste agit parfois de façon quelque peu stéréotypée. Le héros solitaire effectuant une besogne peu reconnue par ses pairs, malgré le résultat bénéfique de ses actions, est un schéma plutôt classique. Si on ajoute à cela le masque froid permanent qu’il porte, mais qu’il parvient à laisser tomber en compagnie de ses amis, ainsi que des habitudes allant à contre-courant des pensées de l’époque comme ne pas assister aux messes, mais se recueillir dans son cabinet particulier, on obtient le parfait anti-héros.
Néanmoins, le chevalier Kantz est le lien entre le lecteur et les aspects appartenant à la fantasy du récit. Que ce soit par rapport à l’Ombre et aux agissements de ses partisans, ou bien aux peuples fabuleux, il est celui qui connecte l’imaginaire et le réel. Ainsi, on pardonne facilement son comportement un peu poncif et l’on suit agréablement ce mousquetaire qui nous frappe de son charisme.

Mais si tout cela est possible, c’est bien entendu grâce à la sublime plume de l’auteur. En effet, Pierre Pevel nous gratifie d’une écriture permettant une immersion totale dans le récit.
Au niveau du langage, on peut constater l’utilisation de mots anciens, mais c’est avant tout dans les dialogues que se forge la reconstitution. Nombreuses sont les tournures de phrases, les temps ou les expressions qui replongent le lecteur dans le XVIIe siècle. De plus, l’équilibre est parfait entre l’action et les temps de descriptions, permettant d’apporter les informations nécessaires sans devenir un étalage ennuyeux, le tout rehaussé d’une grande élégance quant au choix du vocabulaire.

Finalement, Les Ombres de Wielstadt est un excellent premier roman. Les bases y sont posées sans empressement, construisant ainsi un univers riche, peuplé de personnages intéressants. La fin est suffisamment satisfaisante, et l’enquête close permet de donner un côté indépendant à ce tome pour quiconque souhaiterait lire la suite plus tard ou, au contraire, s’arrêter ici. Cependant, Wielstadt détient encore de nombreux secrets qui ne demandent qu’à être dévoilés, et c’est donc avec hâte que les amateurs de ce premier volet se délecteront du second opus.

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