Les Ignobles – HUGUETTE CONILH

Résumé : Suite aux événements de Cas mille, Camille a coupé les ponts avec sa famille. Cinq ans plus tard, les parents du jeune homme décèdent dans un incendie, l’accident laissant leur plus jeune fils, Mathis, alors âgé de treize ans, rongé par la culpabilité de n’avoir pu les sauver. Camille décide de recueillir son frère malgré les difficultés qui s’annoncent.

Les plus : L’appel à la tolérance. La dualité instaurée sur le mot « ignoble ».
Les moins : Le comportement de Mathis pouvant être insupportable même si le revirement final l’atténue.

En bref : Un véritable miroir de notre société, montrant que chacun peut sombrer dans l’intolérance malgré une expérience qui devrait mener au respect d’autrui.

Note :  

Mon avis :

Après un service de presse concernant sa nouvelle Cas mille, l’autrice m’a de nouveau proposé un partenariat pour ce roman dont la nouvelle était le préambule. Je la remercie chaleureusement pour cette confiance et pour l’agréable moment de lecture.

Suite à l’intolérance de ses parents concernant son orientation sexuelle, Camille quitte sa région natale, abandonnant également son jeune frère Mathis. Il lui promet cependant de garder contact, parole qu’il ne tient pas, préférant recommencer sa vie sur une page blanche et pensant ainsi protéger l’enfant. Cinq ans plus tard, un incendie ravage la maison familiale et Camille recueille Mathis, ce dernier ne voulant pas se rendre chez ses grands-parents maternels, les Tournerie. Cependant, le jeune homme ne vit pas seul, partageant son foyer avec Aaron Letellier, et l’intrusion de l’adolescent va briser l’équilibre instauré dans ce petit cocon.

Le roman s’ouvre sur une définition du mot « ignoble ». Ainsi, le lecteur peut apprendre, ou se faire confirmer, qu’à l’origine, ce mot désignait les non-nobles, ceux ayant une naissance obscure. L’évolution de la langue fait qu’aujourd’hui, ce terme est utilisé pour désigner quelqu’un ou quelque chose de vil, mais également ce qui rebute par sa saleté et sa laideur, l’exagération pouvant mener à emprunter le sens de détestable. Par d’habiles procédés, l’autrice parvient à exploiter toutes les occurrences de ce mot, jusqu’à instaurer une double interprétation afin de servir son propos sur l’intolérance que subissent les personnes concernées par l’homosexualité.

L’histoire comprend plusieurs personnages aux différentes facettes. Tout d’abord, Camille, héros de la nouvelle. À présent aide-soignant dans un service s’occupant des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, le jeune homme vit en colocation avec Aaron Letellier, un infirmier aux nombreuses manies. Le duo loge au premier étage d’une maison dont Norbert Loisot, un veuf paraplégique, est le propriétaire. À cela s’ajoute Mathis, le frère cadet de Camille qui s’installe chez ce dernier, suite au décès de leurs parents. Bien que la narration bascule aisément d’un protagoniste à l’autre, l’intrigue tourne essentiellement autour de Mathis, qui devient le réceptacle de toutes les interrogations et réflexions que pose le roman.
En effet, l’adolescent est un esprit perturbé par la mort de ses parents, mais également la culpabilité de n’avoir pu les sauver. De plus, compte tenu de son âge, Mathis est en pleine période de remise en question de l’autorité, préférant user d’insolence lorsqu’il ne se mure pas dans le silence. Privé de son frère pendant cinq longues années, un gouffre s’est forgé entre eux, chacun souhaitant rétablir la relation qu’ils avaient auparavant sans savoir comment y parvenir. C’est dans cette optique que Mathis entreprend l’idée égoïste de faire quitter Aaron du logement, voyant en lui un intrus l’empêchant de renouer avec Camille. Ses espoirs s’effondrent lorsqu’il apprend qu’en réalité, les deux hommes sont en couple.

Cette découverte n’est pas une surprise, mais Les Ignobles n’a pas été écrit pour faire une révélation grandiloquente. L’objectif du récit est d’évoquer les réactions, ce que Huguette Conilh réussit une fois de plus. Le premier geste de l’adolescent est le rejet. Alignant des mots blessants comme « pédé », « pédale » ou même l’idée que ce soit « contre-nature », nous baignons donc bien dans l’homophobie. Dans son raisonnement égocentrique, Mathis demande même à son frère pourquoi il n’a pas fait semblant et ainsi rester près de lui. Une attitude offensante puisque cela impliquerait à Camille de renier ce qu’il est pour plaire aux autres, chose qu’il est déjà en partie obligé de faire avec Aaron pour que rien n’entrave leur amour. L’adage « Pour vivre heureux, vivons cachés » étant malheureusement la devise de nombreux homosexuels. Cependant, l’adolescent n’est pas le seul personnage ayant une vision peu reluisante de cette orientation.
Très tôt dans le livre, nous constatons qu’Aaron se rend régulièrement sur un forum nommé « Les Ignobles », avec pour intitulé « Ignobilis, les misérables sans noblesse, faut-il les pendre à la croisée des chemins comme autrefois brigands et voleurs ? ». Sur cette plate-forme, l’infirmier débat de façon virulente avec un certain L5, un membre abhorrant les homosexuels. Une fois de plus, la découverte de son identité est peu surprenante, mais ce sont ses conséquences qui retiennent l’attention du lecteur.
Norbert Loisot est un ancien menuisier, devenu paraplégique suite à une agression le soir de l’enterrement de sa femme. Cette dernière s’étant suicidée, et le veuf étant rongé par la culpabilité, on est tenté de penser que le propriétaire est plus enclin à l’ouverture d’esprit. Par ailleurs, l’autrice joue avec nous en faisant miroiter cette idée jusqu’au dernier moment. Ne désirant pas aborder le sujet avec son frère, Mathis demande alors à Norbert ce qu’il pense des « pédés », ce à quoi l’homme répond qu’il ne faut pas utiliser ce terme, mais plutôt dire « homosexuels ». Malheureusement, nos espoirs se brisent lorsque l’on apprend pourquoi le menuisier effectue cette correction. Empreint d’homophobie, il s’emporte en répondant à l’adolescent, déclarant être dégoûté à l’idée d’avoir été manipulé par Aaron, lui supposant des pensées perverses.
Ainsi, nous touchons à l’essentiel des réactions que rencontrent trop souvent les homosexuels. Outre les insultes, les deux arguments utilisés dans le roman, et qui sont récurrents dans la réalité, sont pourtant aisément réfutables. Par ailleurs, Mathis, ayant tenu un discours homophobe, énonce une façon contrecarrer le premier, à savoir que ce serait « contre-nature ». L’adolescent réplique que la femme de Norbert était différente également, sous-entendant que ne trouvant pas de soutien et d’acceptation pour ce qu’elle était, le suicide fut sa solution. En ce qui concerne le deuxième argument, bien que Mathis ne contre pas directement cette idée, sa réponse se trouve teintée de colère. L’affirmation du veuf est d’autant plus ridicule qu’aucune personne hétérosexuelle ne songe à une possible dérive perverse en ayant recours à une personne médicale du sexe opposé. Outre l’homophobie, cette déclaration laisse entendre qu’une personne homosexuelle ne serait pas capable de conserver un point de vue purement professionnel contrairement à une personne hétérosexuelle, ce qui ajoute une autre forme de discrimination.

Mathis est sans aucun doute le reflet de notre société. L’adolescent est empli de préjugés, en témoigne sa réaction lorsqu’il apprend la sexualité de son frère, et pourtant, il est celui qui à force d’interrogations et de réflexions finira par inverser sa pensée. Considérant Aaron comme son ennemi, le garçon atténue son jugement au fur et à mesure qu’il connaît l’infirmier, en particulier après avoir eu connaissance de son terrible passé. De ce fait, on assiste à une véritable lutte intérieure entre ce qu’il prenait pour acquis, et ce qu’il découvre. C’est ce qui le pousse à interroger Norbert, cherchant l’avis d’une personne mûre qu’il a en affection, même si le résultat s’avère décevant.
Cependant, Mathis est également un personnage assez stéréotypé. Il est connu que l’adolescence est une période désignée comme « l’âge ingrat », mais Mathis semble en cumuler tous les défauts et clichés. Coiffé d’une longue franche emo empêchant quiconque de voir ses yeux, écoutant du métal à un volume indécent lorsqu’il ne s’isole pas avec ses écouteurs, n’hésitant pas à devenir insolent, évitant toute conversation, faisant preuve d’égoïsme, il ne manquait plus que la consommation de substances illicites pour compléter le tableau, mais cet élément est remplacé par la fréquentation de Kylian l’entraînant à voler. Il est difficile de supporter le personnage au caractère insupportable sans lever les yeux au ciel. Pourtant, Huguette Conilh réalise un coup de maître grâce à lui.
En effet, la révélation finale s’avère, quant à elle, totalement inattendue et met en lumière le comportement de Mathis. Avec cette fin, c’est un véritable miroir que nous offre l’autrice : le lecteur ayant jugé trop promptement le garçon est devenu sans-noblesse de cœur alors qu’il prenait soin à dénoncer cette attitude au cours de sa lecture. Comme Mathis auparavant, nous n’avions pas tous les éléments pour établir un jugement. Bien entendu, ce secret ne permet pas d’effacer le comportement parfois cruel et irresponsable de l’adolescent, mais il nous le fait comprendre un peu mieux et l’on se sent coupable d’avoir jugé ce personnage, pensant qu’il ne s’agissait que d’un énième adolescent en pleine crise.
Pourtant, la dualité de cette appellation « ignoble » était mise en évidence à plusieurs reprises. Pour illustrer, le forum éponyme nous est présenté la première fois comme traitant de l’intolérance de manière générale. Cependant, il nous est indiqué la seconde fois que le créateur du site possède un humour plutôt illicite, ce qui insinue le doute concernant l’intitulé : les ignobles font-ils référence aux intolérants ou aux victimes de l’intolérance ? Il en va de même pour certaines actions de personnages que nous prenons en sympathie. Par exemple, Aaron gardera rancune envers Mathis pour avoir jeté les fleurs qui honorait la mémoire de sa mère, chose que l’adolescent ne pouvait en aucun cas deviner. À cet instant, l’infirmier ne cherche pas à se placer du point de vue du garçon, basculant ainsi vers le refus de la compréhension qu’il cherche à combattre.
Ainsi, personne n’est à l’abri de faire partie des ignobles, que l’on soit un intolérant qui devient proie d’une mise à l’écart par ses semblables, ou une victime devenant à son tour intolérante. Il ne tient donc qu’à nous de rendre notre société meilleure en commençant par faire preuve de respect et de tolérance envers son prochain, car la différence n’est pas synonyme d’anormalité, et la compréhension est la clef contre la marginalisation.

Concernant le style d’écriture, Huguette Conilh nous propose un texte très agréable à lire. Les phrases s’enchaînent avec fluidité, sans pour autant nous priver d’une belle syntaxe. Le choix du présent est d’autant plus judicieux que les problèmes évoqués dans le récit sont toujours d’actualité, le temps renforçant donc l’idée que cette histoire pourrait arriver à n’importe qui. L’autrice parvient à nous faire ressentir le drame qui se joue, sans pour autant tomber dans l’excès de pathos. Les propos sont appropriés et nous mènent à une réflexion propice à la tolérance, guidée par cette jolie plume.
Petit bémol cependant, on peut noter quelques répétitions, comme par exemple l’annonce du déménagement d’un personnage dans le Sud-Ouest qui est de nouveau évoqué une ou deux pages plus loin. De même, il est difficile de suivre le raisonnement qui amène Norbert à comprendre que sous le pseudo de Rainbow se cache son locataire. Il est possible que certaines informations divulguées sur le forum le conduisent à cette conclusion, mais d’un point de vue extérieur, le rapprochement s’avère assez bancal.

Enfin, il est à noter que la couverture illustre très justement l’essence du roman. Le décor s’avère être le même que la couverture de Cas mille, une prairie avec une maison au arrière-plan, le tout sous un ciel orageux duquel émerge un soupçon de lumière. Pour la nouvelle s’ajoutait la silhouette d’un adulte tenant un enfant par la main. La maison étant dans l’ombre, on pouvait sentir le poids pesant sur ce bâtiment, comme si les deux personnages fuyaient cette atmosphère pour se tenir dans la lumière. On pouvait donc y voir une lueur d’espoir dans la relation entre Camille et Mathis, le frère cadet étant le seul qui ne jugeait pas le héros pour ses choix.
Les Ignobles reprend donc ce décor en procédant à quelques changements. La maison en flammes dépeind le terrible accident tandis que l’arbre évoque sans aucun doute l’arbre de Judée, présent dans le jardin de la maison appartenant à Norbert, et témoin de nombreux événements. Quant à la silhouette pendue, elle fait bien entendu écho à l’intitulé du forum, mais on peut également y voir la personnification de la culpabilité qui ronge certains personnages. Une interprétation qui se confirme si l’on prend en compte que c’est à un arbre de Judée que se serait pendu Judas après avoir trahi Jésus. Pourtant, cette scène se plaçant sous le rayon de lumière, une notion d’espoir et de rédemption est installée.

Finalement, Les Ignobles concrétise ce qui était déjà amorcé dans la nouvelle Cas mille, à savoir un appel à la tolérance. Huguette Conilh signe ici un roman jouant sur le mot du titre. Tout lecteur ayant connaissance du thème serait tenté de penser que ces « ignobles » font référence à ceux déversant leur fiel intolérant, mais au fil de la lecture, une autre version se dessine et s’avère plus percutante puisque ce mot peut indiquer ce que représente la différence pour de nombreuses personnes. Une dualité présente tout au long du roman et qui permet de développer une réflexion sur soi-même, guidant le lecteur vers une remise en question.

4 réflexions sur “Les Ignobles – HUGUETTE CONILH

  1. […] « Il ne tient donc qu’à nous de rendre notre société meilleure en commençant par faire preuve de respect et de tolérance envers son prochain, car la différence n’est pas synonyme d’anormalité, et la compréhension est la clef contre la marginalisation » (Au delà des pages) […]

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