Thérèse Raquin – ÉMILE ZOLA

Résumé : La vie s’écoule lentement pour Thérèse qui réprime son tempérament pour complaire à la famille Raquin, jusqu’au jour où elle rencontre Laurent, un homme comme elle n’en a jamais vu. De l’adultère au meurtre, il n’y a qu’un pas que les amants sont prêts à franchir.

Les plus : Le style d’écriture de l’auteur qui illustre parfaitement le thème. Les sombres aspects de notre espèce présentés au grand jour.
Les moins : La fin moins brutale à ce que l’on pourrait s’attendre.

En bref : Un roman qui dépeint l’horreur dont est capable l’être humain, menant les personnages vers une fatalité proche de la tragédie antique.

Note :  

Mon avis :

Fille d’une Africaine et d’un capitaine de l’armée française, Thérèse est confiée à sa tante, Mme Raquin, suite à la mort de sa mère. Elle est élevée aux côtés de Camille, son cousin, un enfant constamment malade et, par conséquent, doublement choyé. Thérèse se voit obligée de réprimer son tempérament de feu, apprenant rapidement à feindre, et c’est donc en toute soumission qu’elle accepte de se marier avec Camille.
Un jour, ce dernier désire quitter la campagne pour faire carrière à Paris, et ne pouvant souffrir un refus à ce caprice, toute la petite famille déménage à la capitale. Ainsi, Camille obtient un emploi dans l’administration des chemins de fer, tandis que Mme Raquin et Thérèse tiennent une mercerie au rez-de-chaussée de leur appartement au passage du Pont Neuf.
La vie s’écoule de façon monotone, l’unique distraction étant les parties de dominos du jeudi soir en compagnie de quatre invités récurrents : Michaud, commissaire de police retraité et ami de Mme Raquin ; son fils Olivier, suivant les traces de son père dans la police ; Suzanne, femme d’Olivier ; et Grivet, un collègue de travail de Camille. Cependant, ces soirées ennuient profondément Thérèse qui devient de plus en plus sombre au milieu de cette atmosphère qui l’étouffe.
Plus tard, Camille rencontre Laurent, son ancien ami d’enfance, également employé aux chemins de fer, et l’invite à une de ces fameuses soirées rythmant les semaines de la famille. Ce nouvel arrivant est un choc pour Thérèse qui voit en lui un homme à l’opposé de son mari chétif. Ainsi, les deux jeunes gens deviennent amants, et en viennent à penser que le mari devient un peu trop gênant.

On ne présente plus Émile Zola, cet auteur étudié dans les écoles pour sa Lettre à M. Félix Faure, Président de la République, renommée, J’accuse…! par Georges Clemenceau. Souvent cité comme la bête noire des lecteurs français, l’écrivain fit également couler de l’encre en son siècle. Littérature pornographique et putride, voilà les termes qu’utilisent les détracteurs de Zola. Pourtant, avec Thérèse Raquin, loin de proposer un récit immonde comme l’affirment ses contemporains, l’écrivain nous livre une fenêtre ouverte sur l’humanité.
Ayant en partie créé le mouvement naturaliste, Zola applique cette vision de la littérature à son œuvre. Le naturalisme est un genre qui va plus loin que le réalisme. Si ce dernier cherchait à représenter la réalité avec exactitude, le naturalisme y ajoute un aspect physiologique, le milieu dans lequel vit les personnages d’un tel roman étant souvent une raison – si ce n’est la raison – de leur comportement. L’auteur explique par ailleurs son point de vue dans la préface de Thérèse Raquin, présente dans sa deuxième édition suite aux vives critiques qu’il a suscité.
Ainsi, Zola démontre sa volonté de mettre en scène deux brutes humaines, afin de chercher la bête qui est en eux, tout en notant scrupuleusement le résultat d’une telle rencontre. On peut donc voir les prémices de ce qui sera sa fresque littéraire, Les Rougon-Macquart, dont l’un des romans reprendra ses paroles de façon explicite avec son titre La Bête humaine.

Thérèse Raquin est un livre qui dérange, qui provoque un certain malaise lorsqu’on le parcourt petit à petit. L’histoire s’avère plutôt banale : nous observons un couple dont l’un des parties semble se morfondre, quand soudain, une personne s’introduit entre les époux, l’adultère glissant lentement vers la pente du crime. Cependant, ce n’est pas avec le fond que surprend l’écrivain, mais avec la forme. Ainsi, contrairement à de nombreux livres, il n’est pas frustrant de connaître la fin puisque ce n’est pas l’arrivée qui importe, mais le voyage.

Thérèse Raquin est un livre très visuel. Les descriptions sont effectuées avec un soin du détail, même le moins ragoûtant. De cette manière, le lecteur imagine parfaitement bien le passage du Pont-Neuf, l’impression de claustrophobie qu’il procure avec ses murs suintant d’humidité et de poussière. De même, on se représente parfaitement la vie misérable que vit la protagoniste au milieu de cette boutique où trône de la dentelle jaunie, voire moisie. Chaque élément installe une sensation étouffante liée à un malaise, insinuant l’intime conviction que notre œil de spectateur n’est pas à sa place. Un sentiment qui s’accentue lorsque nous assistons impuissant au déroulement des événements.
Par ailleurs, le style d’écriture de Zola impose une certaine froideur au récit, ne transmettant jamais son opinion, ne s’impliquant jamais de façon personnelle. Une technique qui affirme sa volonté de rapporter l’histoire à l’instar d’un scientifique, exposant des faits dans un souci d’objectivité. Un procédé qui peut-être déroutant, mais qui sert le réalisme et le naturalisme du récit.

Cependant, toutes ces particularités n’ont pas uniquement les buts précédemment évoqués, leur association permet également de mettre en lumière un thème important du roman, à savoir la mort. Cet état plane sur les personnages tout au long du récit, incluant une notion de fatalité au développement de l’histoire. Bien entendu, cette menace est présente envers Camille, mais il n’est pas le seul à subir la présence de la faucheuse ou du moins de la crainte qu’elle procure.
Concernant les protagonistes, Thérèse évoque le sentiment qu’elle a d’être enterrée vivante tant sa vie est maussade au milieu de cette boutique. La mercerie est d’ailleurs comparée à un tombeau, à la fois exiguë et transmettant une atmosphère glaciale. À noter que la première apparition de la jeune femme est sa silhouette, ou plutôt sa tête semblant flotter tel un fantôme derrière la vitre de la boutique. Pour compléter son rapport avec la mort, Thérèse s’imagine parfois être ensevelie dans une fosse commune lors de ses divagations pour échapper à la culpabilité du meurtre de Camille.
De son côté, Laurent développe une véritable obsession pour cet état. Il est celui qui aborde la possibilité de la disparition du mari encombrant, mais il est également celui qui est hanté de façon significative par son accomplissement. Le jeune homme se rend régulièrement à la morgue en espérant y voir le cadavre de son ancien ami, mais durant cette routine, il s’imprègne de l’image de personnes décédées, et spécifiquement des noyés, se rapprochant de plus en plus de la mort, comme fasciné par elle. D’ailleurs, au lieu de le rassurer, la contemplation du corps sans vie de Camille le plonge dans une profonde terreur, la victime le poursuivant jusque dans son art.
Le cas de Mme Raquin est différent puisqu’elle n’est pas instigatrice d’un meurtre, mais cela ne l’empêche pas de subir cette condition. Ayant sauvé son fils à de nombreuses reprises alors qu’il était enfant, le faux accident la plonge dans une infinie tristesse. Pourtant, la vieille femme prend sur elle face aux remarques égoïstes de son entourage, mais en apprenant la vérité, c’est un second coup qu’elle reçoit au cœur. De plus, s’approchant de la fin de sa propre existence, Mme Raquin entretient un rapport très étroit avec la mort. Paralysée, elle n’est qu’un pantin bon à écouter ses odieux proches, souffrant chaque jour tout en étant si proche de la libération.
Mais bien entendu, Camille demeure celui qui illustre parfaitement le thème. Durant son enfance, sa frêle santé l’entraîne dangereusement vers la mort, et bien qu’il y échappe, il conserve un aspect chétif et maladif. Après son meurtre, le jeune homme ne disparaît pas pour autant puisqu’il hante la conscience de ses assassins. Tel un fantôme, il impose sa présence aux deux amants, s’introduisant entre eux dès qu’ils se retrouvent seuls, les empêchant de vivre l’idylle qu’ils l’avaient imaginée.
Concernant les personnages secondaires, on ne peut pas les lier à proprement parlé avec la mort, cependant, leur comportement y fait quelques fois écho. On peut donc noter l’apathie de Suzanne ou encore le manque d’esprit de Grivet, mais c’est surtout leur plaisir égoïste à s’enfermer chaque jeudi chez leur hôte afin d’y passer des soirées monotones qui les rapprochent d’un état végétatif.

Ainsi, tous les moyens employés par l’auteur pour provoquer un sentiment de malaise s’avèrent d’autant plus juste puisque le thème de la mort est omniprésent dans le roman. La froideur de l’écriture rappelle la rigidité cadavérique tandis que la souillure des rues et des bâtiments évoque les boursouflures et les dégradations que subit un corps inerte. Toutefois, la gêne du lecteur ne se résume pas uniquement à ces éléments. En effet, les personnages contribuent fortement au malaise éprouvé.
Zola explique que son objectif est d’observer l’être humain et de coucher sur le papier ce que ce dernier lui a montré. Dans Thérèse Raquin, il place deux tempéraments différents l’un en face de l’autre, et laisse s’exprimer la bête qui demeure au fond d’eux, exposant donc ce que l’être humain peut offrir d’ignoble.
Les assassins n’éprouvent pas de remords suite à leur acte. Bien qu’ils soient terrifiés ou les nerfs à vif, cette réponse n’est que purement physiologique, mais il ne s’agit pas véritablement de contrition face à leur crime. Lorsque Thérèse plonge dans la piété, ce n’est nullement par regret, mais par ruse, espérant ainsi échapper à ses méfaits et aux apparitions de Camille. Laurent semble un peu plus concerné par ce qu’il a accompli, car ses accès de terreur sont plus violents que ceux de Thérèse, mais il affirme plusieurs fois être prêt à recommencer son crime qui lui permet d’obtenir une meilleure situation.
Voilà pourquoi Thérèse Raquin est si dérangeant. L’auteur dispose sous le nez du lecteur, toute l’horreur dont peut faire preuve l’être humain, sa capacité à recommencer les mêmes erreurs, son opiniâtreté à fuir ses actes et accuser autrui, sa complaisance dans l’égoïsme, des facettes de l’Homme qui font inévitablement froncer le nez.

Finalement, Thérèse Raquin est un monument de la littérature française. Le lecteur ne peut être que dégoûté ou ne serait-ce que mal à l’aise en lisant ce récit, mais ce serait faire preuve d’une grande mauvaise foi que de nier la justesse de l’écriture de Zola face à l’histoire et aux personnages la faisant vivre. On peut avoir un petit regret concernant la fin si l’on s’attendait à quelque chose de brutal, mais ses conséquences, bien qu’elles ne soient pas écrites, n’en demeurent pas moins saisissantes. C’est un véritable théâtre de rue que nous propose l’auteur, utilisant des personnages guidés par leur tempérament avec une fatalité qui n’est pas s’en rappeler les anciennes tragédies.

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