Le Dernier Vœu – ANDRZEJ SAPKOWSKI

Titre original : Ostatnie życzenie

Résumé : Le sorceleur Geralt de Riv guérit petit à petit de ses blessures, infligées lors du désenvoûtement d’une strige. Reprenant des forces dans un temple de Melitele, il se remémore plusieurs missions, certaines ayant forgé sa vision du monde, d’autres ayant amorcé le chemin de sa destinée.

Les plus : La construction du recueil. Les parodies de contes de fées.
Les moins : Le manque de détails sur certains éléments propre à l’univers.

En bref : Un recueil innovant qui offre une excellente introduction à l’univers du sorceleur, tout en détournant habilement les contes populaires.

Note :
 

Mon avis :

Le Dernier Vœu est un recueil de nouvelles d’Andrzej Sapkowski, paru en 1993. Sept ans plus tôt, suite à un concours, l’auteur publia un de ces récits du recueil dans le magazine polonais Fantastyka. Trois autres nouvelles parurent également dans ce magazine, puis, en 1990, les quatre écrits furent publiés dans un volume intitulé Wiedźmin. Deux ans plus tard, Andrzej Sapkowski fit paraître un autre recueil, L’Épée de la Providence, et ce n’est qu’en 1993 que l’auteur compléta son premier ouvrage avec trois autres nouvelles, ce qui forgea Le Dernier Vœu.
Avec un tel parcours d’écriture, on serait tenté de penser que la période de sept ans entre les deux groupes de nouvelles se ressentirait dans l’ouvrage, d’autant plus que les récits du recueil publié entre-temps se déroulent ultérieurement. Cependant, comme nous allons le voir, ni la cohérence, ni le style, ne pâtissent de ce choix d’écriture.

Concernant l’histoire, nous suivons Geralt de Riv, sorceleur de son état, c’est-à-dire un tueur de monstres. Homme auquel on a fait subir des expériences génétiques pour lui conférer des capacités surhumaines, il est ainsi devenu un mutant qu’il est bon d’éviter pour la plupart des personnages qui peuplent cet univers de fantasy. Surnommé « Loup Blanc » (« Gwynbleidd » en langue ancienne), suite à la décoloration de ses cheveux, apparue durant sa transformation, et à son appartenance à une école spécifique de sorceleur, Geralt parcourt le monde afin d’exterminer les goules, vampires, loups-garous, noyeurs, et autres créatures nuisibles envers les humains, contre rétribution. Ayant vécu de nombreuses péripéties, il porte un regard cynique et désabusé sur ce qui l’entoure, essayant d’appliquer la notion du moindre mal lorsqu’il s’agit de faire un choix éthique.

Comme indiqué dans l’introduction, Le Dernier Vœu est composé de sept nouvelles, à savoir La voix de la raison, Le Sorceleur, Un grain de vérité, Le moindre mal, Une question de prix, Le bout du monde, et enfin, la nouvelle éponyme. Toutefois, bien que chaque récit raconte un événement de la vie de Geralt, la construction du recueil ne suit pas un ordre chronologique, utilisant l’analepse de façon intelligente.
En effet, le moment présent nous est narré via la nouvelle La voix de la raison. Le protagoniste séjourne dans un temple vénérant la déesse Melitele, régit par la prêtresse Nenneke. Il y soigne ses blessures, et discute avec la dirigeante, tout comme avec Iola, une jeune fille récemment intégrée au culte. Par le biais de ces discussions, le souvenir d’une mission est évoqué, ce qui mène à sa découverte. Ainsi, La voix de la raison est entrecoupée de nouvelles qui sont présentées comme des périodes plus ou moins antérieures à leur évocation. Par exemple, Le Sorceleur détaille les raisons de la blessure qui a mené Geralt à se rendre au temple, tandis que les autres se déroulent bien avant, même si aucune date précise n’est indiquée.
Cette construction apporte donc un véritable dynamisme que n’aurait pas eu un recueil écrit de façon linéaire. De plus, la nouvelle sectionnée permet à l’auteur d’exposer différent style de narration. Nous suivons en premier lieu un segment entièrement constitué d’une description, pour découvrir d’autres parties plus classiques alternant récits descriptifs et dialogues, tout en passant par un monologue. Ce dernier est, par ailleurs, amorcé de manière très intelligente puisque Geralt se trouve dans le besoin de parler, sans attendre une quelconque réponse, ce qui l’amène donc à se confier auprès de Iola qui a fait vœu de silence.

Les autres nouvelles suivent un schéma un peu plus classique puisque chaque histoire peut se résumer à cette ligne directrice : Geralt se rend à un endroit, les circonstances font qu’il rencontre un « monstre », le sorceleur décide ce qu’il est bon de faire et agit en conséquence. Bien entendu, certains éléments peuvent être légèrement modifiés, puisque Geralt ne voyage pas toujours au hasard des pas de sa jument, mais peut être appelé par quelqu’un pour effectuer un contrat. Par ailleurs, le mot « monstre » est véritablement à entendre comme une information non-absolue, car la frontière entre une telle créature et un être humain s’avère de plus en plus floue.

Cependant, malgré ces similarités, Andrzej Sapkowski parvient à captiver le lecteur d’un bout à l’autre grâce à la richesse de son univers, où chaque chose semble pensée avec soin, pour que le résultat soit cohérent.
D’une part, les ennemis rencontrés sont différents. Bien que certains aient des points communs, ils n’en demeurent pas moins variés de façon à offrir une histoire et un dénouement singulier, si bien que le lecteur n’a jamais l’impression de revivre les mêmes instants.
D’autre part, le personnage du sorceleur offre une originalité tout à fait rafraîchissante dans le monde de la fantasy. Geralt a beau être un mutant avec des réflexes plus élevés que ceux d’un humain ordinaire, il ne devient pas invincible. Ainsi, il prépare chacune de ses batailles, lorsqu’il en a la possibilité. Pour ce faire, il utilise des élixirs qui lui confèrent de nouvelles capacités : certains le rendent d’être nyctalope, d’autres lui permettent de contrôler le travail des organes de son corps, etc. Toutefois, ces potions sont toxiques, quiconque tenterait d’en ingérer périrait, et seules les épreuves qu’a subi le sorceleur durant sa formation, l’empêchent de succomber. Néanmoins, Geralt doit veiller à ne pas dépasser les doses, car même son métabolisme possède des limites.
Hormis ses deux épées, le sorceleur utilise une autre arme, la magie. Elle est invoquée via cinq signes : Aard permet d’utiliser une force psychokinétique, pouvant propulser de l’énergie vers une direction voulue ; Igni donne le pouvoir d’enflammer ; Yrden est un piège magique servant aussi à sceller des ouvertures ; Quen instaure une barrière de protection ; Axia influence les esprits dans le but de les calmer. Cependant, ces signes ne sont pas des éléments sur lesquels Geralt peut se reposer pour obtenir la victoire. La magie est une chose suffisamment complexe pour qu’une personne décidée à la maîtriser doive y consacrer sa vie. Il est expliqué que les magiciennes sont condamnées à des années d’études et de tortures par mutations, tandis que les sorceleurs sont des autodidactes, d’où la différence de puissance. Ainsi, Geralt possède des outils qui peuvent faciliter son travail, sans pour autant retirer le danger ou les possibles complications.

L’autre force du recueil se trouve dans la parodie de contes. En effet, Andrzej Sapkowski fait évoluer ses personnages dans un univers sombre et peu enclin aux fins heureuses, ainsi, il s’amuse à détourner les contes les plus connus comme s’il nous apportait la véritable version de ces histoires.
Un grain de vérité reprend l’enjeu de La Belle et la Bête. Un homme se trouva atteint d’une malédiction après avoir profané un temple. Transformé en monstre, il se renferma dans son château dépeuplé de tout domestique, jusqu’au jour où un marchand s’affaira à découper des roses bleues sur le domaine. Le maudit s’apprêtait à lui faire payer cet outrage quand le marchand le supplia en indiquant que c’était pour offrir un cadeau à sa fille. Alors, le monstre se souvint de vieilles histoires parlant d’amour capable de lever n’importe quelle malédiction, et espéra donc y trouver une parcelle de vérité en demandant au marchand de lui donner sa fille en échange de la rose. De fil en aiguille, le maudit se retrouva à inviter des jeunes filles à passer une année auprès de lui, d’abord pour essayer de lever le sortilège, puis par goût de la compagnie.
Le moindre mal parodie Blanche-Neige et les sept nains. Le récit évoque l’histoire d’une malédiction frappant les enfants nés durant une éclipse, et parmi eux se trouve une jeune fille, Renfri, surnommée la Pie-grièche. Soupçonnée d’être une dangereuse mutante, elle fut rejetée par sa belle-mère qui l’envoya dans les bois avec un sbire ayant pour mission d’assassiner la jeune fille. L’homme fut retrouvé mort, sans pantalon, tandis que Renfri se construisit une réputation de voleuse aux châtiments barbares, voyageant en compagnie de sept gnomes. Les années s’écoulant, la jeune fille nourrit, un profond sentiment de vengeance.
La nouvelle Une question de prix s’avère moins catégorique sur les contes détournés, car l’auteur y pose les fondations de ses futurs livres. Cependant, on peut aisément reconnaître un moment clef de Cendrillon et de Rumplestiltskin, connu également en français sous le titre de Nain Tracassin. En effet, le personnage Hérisson d’Erlenwald est un homme condamné à vivre sous l’apparence d’un monstre de l’aube jusqu’aux douze coups de minuit, tandis que Geralt fait appel au droit de surprise en guise de récompense, ce qui implique de recevoir un enfant, étant ici un premier-né.
Les autres nouvelles possèdent des références un peu plus légères ou obscures. Ainsi, Le dernier vœu s’inspire des Mille et une nuits avec le génie pouvant accorder trois vœux ; Le Sorceleur ne reprend pas véritablement un conte, mais plutôt le mythe du vampire, bien que l’on puisse y voir quelques traces de La Belle au bois dormant avec une enfant maudite portant le nom de sa mère, ce dernier point étant une invention du ballet de Tchaïkovski ; et Le bout du monde ne semble pas reprendre de conte précis, bien que la présence du sylvain rappelle le personnage du diablotin ou du diable lui-même, compte-tenu de son apparence.

De plus, ce renversement des contes classique permet d’aborder des thèmes intéressants et qui seront emblématique de la série.
Le premier est bien entendu ce qui définit un monstre. Geralt fait déjà un commentaire à ce sujet en exposant son premier combat en quittant son école de sorceleur, mais ce sujet est présent tout au long du recueil. L’apparence est-elle le seul terme pouvant expliquer ce qu’est un monstre ? Quelles actions permettent de franchir la frontière entre un être humain et un monstre ?
Le deuxième thème est celui du moindre mal. Très lié au premier sujet, il pose également la question de la neutralité des sorceleurs. Geralt évoque souvent cet état, mais il ne peut toujours s’y réfugier et doit effectuer un choix. Intervient donc ici la question, non pas de ce qui semble juste, mais de ce qui paraît être le moins ignoble.
Le troisième thème est le problème du racisme. Les êtres considérés comme non-humains sont les êtres humanoïdes mais différents des Hommes comme les elfes ou les nains. Malheureusement, nombreux d’entre eux furent chassés de leurs terres par les Hommes, ces derniers n’offrant pas toujours la possibilité d’une cohabitation et creusant le fossé entre les deux civilisations. Une des nouvelles exprime bien ce sentiment d’oppression que subissent les non-humains, et les événements font véritablement écho au passé de l’Humanité.
Ce trio insuffle donc une certaine mélancolie au monde dans lequel évolue le sorceleur, tout en expliquant son caractère taciturne. On comprend aisément qu’il est difficile, voire inutile, de jouer les chevaliers blancs quand les mentalités sont gangrenées jusqu’à la moelle.

Enfin, concernant le style d’écriture, Andrzej Sapkowski sait plutôt bien doser sa plume. Les descriptions permettent de situer le décor, l’action est fluide, et les dialogues sont délectables. Cependant, on peut regretter l’absence de certains détails propres à l’univers, comme les gestes que doit faire Geralt lors de leur utilisation, ou bien l’apparence de certains monstres. Toutefois, puisqu’il s’agit d’un recueil de nouvelles et que l’histoire comprend d’autres livres, ces informations peuvent être éludées pour être développées plus tard.

Finalement, Le Dernier Vœu est un recueil très agréable à lire. À travers un voyage en compagnie de Geralt, le lecteur s’interroge, tout comme le protagoniste, sur les travers de l’humanité et de son destin. Cependant, loin d’être rébarbatif, cette œuvre propose une palette de personnages attrayants et nuancés, préférant s’éloigner des récits classiques et laissant en bouche une envie d’en découvrir davantage sur ce monde.

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