Chasseuse de cristaux, Tome 1 : Vestiges de neige – JULIE DERUSSY


Résumé :
À Rivrene, une jeune voleuse voit sa vie basculer suite à son enlèvement par la Reine de l’archipel. Une mission lui est confiée, à savoir, retrouver trois cristaux de pouvoirs, gardés par trois personnes influentes différentes. La cambrioleuse se lance donc dans une aventure qui l’emmènera sur des îles où règne l’excentricité, mais également le danger.

Les plus : Les différents thèmes abordés.
Les moins : La présence de certaines expressions de notre réalité créant des incohérences avec l’univers du livre. L’inégalité entre les différentes parties et leur manque de liens.


En bref :
Un roman de fantasy qui, sous l’apparence d’une quête plutôt simpliste, invite le lecteur à se questionner sur des sujets que chaque être humain peut expérimenter, le confrontant à sa propre finalité.

Note :  

Mon avis :

Cette lecture fut réalisée à l’occasion d’un partenariat avec l’autrice, Julie Derussy. Je la remercie pour la découverte de ce roman de fantasy plutôt atypique.

L’histoire se déroule à Rivrene, archipel de glace ne connaissant que l’hiver, et se noyant petit à petit dans son eau, ce qui oblige les habitants à déménager régulièrement d’îles en îles. Dans ce monde, nous suivons une voleuse dont nous ignorons le véritable nom. Jeune demoiselle à la peau mate, elle complexe à cause de cette apparence trop rare, bien qu’elle semble apprécier sa solitude.
Alors que la cambrioleuse parcourait une résidence afin d’effectuer sa besogne, elle put observer le navire de la Reine, véritable palais flottant, ce qui lui intima l’envie de s’y rendre. Coïncidence, à son retour chez elle, la voleuse fut assommée, enlevée, puis se réveilla sur le bateau tant rêvé.
La jeune femme rencontra la Reine qui lui confia une importante mission, retrouver trois cristaux de pouvoir afin de sauver son fils gravement malade. L’héroïne jura donc de servir cette femme, et partit en quête de ces fameuses pierres détenues par trois personnes de haut rang : le Baron, Esther, et Yvain.

Le proverbe dit qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture, et il est une fois de plus avéré.
D’une grande sobriété, le fond représente parfaitement l’idée que l’on peut se faire de Rivrene, un océan de glace recouvert d’un tapis de neige, mais là où l’illustration peut être trompeuse, c’est dans sa représentation du personnage. Une jeune femme vêtue de noir, emmitouflée dans une cape virevoltant au gré du vent, dont la chevelure sombre nous empêche de distinguer son regard.
Face à cela, on peut être tenté de penser que le roman n’est pas destiné à un public adulte, la littérature jeunesse possédant beaucoup de récits contenants des protagonistes solitaires se lançant à corps perdu dans une quête. Pourtant, il n’en est rien, et si le texte est tout à fait abordable s’il se trouve dans des mains adolescentes, chacun y trouvera sans nul doute son compte grâce aux multiples thèmes évoqués.
Il est à noter que la couverture fut réalisée par la sœur de l’autrice, qui se chargea également du deuxième tome, Chasseuse de cristaux étant un diptyque. Que l’on adhère ou non à son style, il est cependant indéniable que ses illustrations conservent l’aspect atypique de l’univers, en s’éloignant des standards actuels.

Vestiges de neige nous transporte donc dans un monde de fantasy qui est catégorisé ainsi davantage pour l’existence des cristaux recherchés plutôt que pour sa faune et sa flore. En effet, les personnages évoluent dans un univers pragmatique, ayant beaucoup de points communs avec notre propre réalité. Ainsi, la constitution de Rivrene peut nous rappeler la banquise qui fond de plus en plus, tout comme la société qui s’y développe fait irrémédiablement écho à des éléments de notre Histoire.
On peut noter, par exemple, « l’île aux miracles » dont le nom remémore évidemment la Cour des miracles, organisation de mendiants et de voleurs qui aurait bel et bien existé sous l’Ancien Régime, avant que Victor Hugo n’en romantise l’idée. On peut également signaler le Baron dont la folie des grandeurs et le goût pour la chasse évoquent le caractère de souverains comme Louis XIV, ou encore les pratiques dans la demeure d’Esther s’apparentant au libertinage des œuvres du XVIIIe siècle.
Ces détails ne sont pas les seules choses qui paraîtront familières au lecteur, puisque l’univers du roman n’est qu’un prétexte pour aborder différents thèmes auxquels chacun a pu être confronté que ce soit directement ou non, d’où cette impression de réalisme.

En effet, si la quête de l’héroïne peut s’avérer assez simpliste, elle dissimule une volonté de nous inciter à réfléchir sur plusieurs sujets de notre existence.

Celui qui s’avère le plus évident concerne la mémoire, traitant plus particulièrement l’oubli. À de nombreuses reprises, nous pouvons remarquer à quel point les personnages désirent échapper à leur situation ou peuvent y être forcés. Par exemple, l’enfoncement de Rivrene dans les eaux qui oblige les citoyens à déménager sur d’autres îles plus sûres, les contraint ainsi à tirer un trait sur tout ce qui les attachait à un lieu précis afin d’entamer une nouvelle vie ailleurs. D’une autre manière, l’héroïne s’abandonne à rêver du bateau de la Reine, omettant sa condition, alors qu’elle est en plein cambriolage. Toutefois, ces éléments ne sont que des détails comparés aux événements liés à la recherche du deuxième cristal.
Lorsque la jeune voleuse atteint l’île où il se trouve, elle est désorientée et souhaite oublier une scène traumatisante. Très vite, le lecteur comprend que c’est le cas pour toutes les personnes déambulant dans la demeure d’Esther. Afin d’accélérer le processus, ils absorbent de la drogue présentée sous la forme d’une poudre blanche, qui porte le nom de « neige ». Petit à petit, l’analogie se dévoile parfaitement à nos yeux. Outre son apparence similaire à de la véritable neige, ce stupéfiant possède des effets semblables. Annihilant lentement certaines sensations, une trop grande consommation peut mener à un décès s’apparentant fortement à un endormissement, comme l’engourdissement que peut ressentir une personne transie de froid. Ainsi, les habitants se suicident à petit feu, trop heureux d’oublier la moindre parcelle de leur existence.
Toute cette partie du livre lance une réflexion sur les avantages, les inconvénients et les conséquences du choix d’oublier. Est-il préférable d’effacer ce qui est douloureux ou s’en servir afin d’en tirer une plus grande force ? Bien que l’héroïne ne veuille plus penser à certaines choses, force est de constater qu’elle ne peut y parvenir. L’oubli des autres individus devient alors source de plusieurs sentiments : la colère de faire face à tant d’insouciance ; la crainte de n’être qu’un souvenir de plus en plus flou ; l’amusement d’entendre les mêmes conversations ; et enfin la pitié après avoir compris que chacun doit s’inventer une vie plutôt que de la vivre. De cette façon, la cambrioleuse évolue psychologiquement contrairement aux autres personnages qui s’enferment dans cette prison d’amnésie.

Par ailleurs, ce thème est intimement lié à celui de l’identité. En effet, les consommateurs de « neige » finissent par oublier leur passé, leur personnalité n’étant plus qu’une vague esquisse de leur être. Cependant, cette substance n’est pas le seul indicateur de ce sujet. De nombreux personnages ne sont définis que par un détail interchangeable. Le Baron et la Reine, par exemple, ne possèdent que leur titre afin d’être démarqués, leur comportement étant ce que l’on attend d’eux. De même, bien qu’Esther et Yvain soient un peu plus marquants, ils ne possèdent qu’un prénom pouvant être porté par n’importe qui, et leur situation s’approche de cette perte d’identité. La première se laisse gagner par l’amnésie, tandis que le deuxième est sur le point de mourir. On peut également noter la manie de l’héroïne d’appeler les patients d’un hôpital par leur numéro de chambre, leur retirant ainsi toutes les spécificités de leur entité.
Pourtant, la voleuse est la première concernée par ce thème. Le récit ne dévoilant jamais son véritable nom, elle se glisse ainsi dans la peau de qui bon lui semble. Le récit nous indique qu’elle se baptise différemment selon ses missions, et le seul surnom qui nous est dévoilé est Tourelle, provenant de la pièce d’échec. Un sobriquet qui lui va plutôt comme un gant, étant donné que sa volonté peut être inébranlable lorsqu’elle se décide à passer à l’action. Cependant, cela reste l’appellation d’un objet quelconque, destinant donc sa porteuse à poursuivre son habitude de dissimulation. Voleuse, servante, courtisane, femme de ménage, l’héroïne enchaîne les rôles comme si elle était au théâtre, se fondant dans la masse afin de passer inaperçue malgré son apparence qui attire l’œil. On pourrait croire qu’elle parvient à trouver un certain contentement dans chacune de ces situations : être une voleuse lui apporte la solitude qu’elle aime ; être une domestique lui permet de rencontrer une personne bavarde qui comble ses tendances asociales ; être une courtisane lui fait oublier ses prérogatives et lui fait découvrir une nouvelle passion ; être une femme de ménage dans un hôpital lui fait relativiser ses souffrances. Néanmoins, seule la condition de cambrioleuse semble lui convenir puisque ses autres tâches se concluent toujours par un désastre, lui indiquant ainsi qu’elle ne peut échapper à ce qu’elle est véritablement.

Les thèmes évoqués tendent à osciller avec celui qui nous inquiète tous : la mort. La recherche des cristaux se teinte toujours d’un voile mortuaire, bien souvent involontaire, mais inévitable. Curieusement, l’héroïne semble être celle qui provoque cette funeste fatalité, chose qu’amplifie son goût pour les vêtements sombres, devenant la terrible faucheuse. Toutefois, étant éternellement inséparables, ce sujet cohabite avec son opposé : la vie. Elle est représentée par la naissance avec la présence d’une femme enceinte vers la fin du roman, mais également par la renaissance qu’expérimente l’héroïne à plusieurs reprises. On peut noter son arrivée à la demeure d’Esther, où sa relation avec Léo lui fait revivre les délices que peut offrir l’existence, alors qu’elle se laissait glisser dans la folie imposée par sa dernière mission ; ou encore son séjour à l’hôpital après avoir frôlé la mort. De manière générale, le récit se déroule dans un cycle où la voleuse vit une épreuve, puis côtoie la mort, afin de renaître pour une nouvelle expérience similaire.

Au niveau de l’écriture, nous avons affaire à un récit à la première personne du singulier. Compte tenu des nombreux romans à la troisième personne, cet aspect peut être déroutant à première vue, d’autant plus que l’autrice utilise le présent de narration en addition avec des temps du passé, ce qui est un fait assez rare. Néanmoins, cette composition apporte un souffle de dynamisme lorsque c’est nécessaire, et permet au lecteur de se rapprocher de l’héroïne, afin de mieux saisir ses pensées. Impression renforcée par le langage utilisé, allant du courant vers le familier selon les situations. Ainsi, le lecteur a vraiment l’impression d’assister à une histoire qui lui serait contée par une connaissance, ou du moins, quelqu’un ne cherchant pas à rajouter des fioritures.
Malheureusement, ce langage est parfois un défaut. En effet, l’héroïne utilise des expressions telles que « C’était Noël avant l’heure », « Dieu sait que » ou encore « Dieu merci » qui tranche inévitablement avec le monde exposé. Bien que cet univers de fantasy soit plus réaliste que d’autres, il est tout de même décrit comme fonctionnant selon ses propres règles, ne serait-ce qu’avec l’hiver persistant. Ainsi, il est étrange de lire des expressions purement judéo-chrétiennes dans un tel récit, où Noël ne devrait pas exister tant ce mot à une connotation fortement religieuse. La notion de Dieu est un peu plus complexe, car ce monde pourrait très bien avoir une religion monothéiste, mais dans de telles phrases, ce mot porte la même connotation que « Noël ». Ainsi, à moins d’avoir établi clairement le culte de cet univers, ces expressions renvoient à notre réalité, créant une incohérence avec le texte.
Concernant la construction, le roman peut être divisé en trois parties, une par cristaux. Ce découpage est tout à fait logique, mais il est regrettable de constater un manque de liaison entre ces sections. Lorsque l’héroïne parvient à s’emparer d’un cristal et fuir de l’île où il se trouvait, l’histoire semble soudainement s’arrêter. Aucune poursuite n’est engagée et les événements ne sont plus vraiment évoqués dans leur entièreté. Ces différentes îles et leur régent paraissent donc totalement déconnectés du reste de l’archipel, alors qu’il aurait été intéressant de voir les conséquences des vols, notamment sur les personnes qui avaient développé un infime lien avec l’héroïne. De même, il est dommage que ces parties soient plutôt inégales, la deuxième ayant le plus gros développement, tandis que les autres, notamment la dernière, auraient pu bénéficier de quelques informations supplémentaires.
Cependant, on peut comprendre les raisons pour lesquelles l’autrice s’attarda davantage sur cette section. En effet, Julie Derussy se décrit comme une raconteuse volage, aimant déshabiller ses personnages et leur faire vivre des aventures terribles ainsi que des amours douloureuses. C’est le cas dans la deuxième partie, où la demeure d’Esther ne semble vivre que sous le signe de la luxure, où personne ne semble considérer la notion de couple. Cette particularité est parfois amenée de manière un peu gauche, mais elle apporte une pincée de piquant dans le roman.

Finalement, Vestiges de neige est un roman qui retrace en quelque sorte les étapes que peut suivre chaque être humain dans son parcours de la vie. Besoin de solitude, éveil à la sexualité, recherche de tendresse, fragilité de la mémoire, épreuve de la maladie, crainte de la mort, autant de sujets qu’ils n’en faut pour insuffler cette touche de réalisme qui permet de se sentir concerné par ce récit. Ainsi, malgré un style quelquefois maladroit et des actions prévisibles, ce livre est un agréable moment de lecture qui dénote des classiques de la fantasy.

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