N’y descendez Jamais ! Partie 1 : ABY – FABRICE LIÉGEOIS

Résumé : Abigail Richardson, femme noire au crépuscule de son existence, nous invite à écouter le récit de sa vie. Dans cette première partie, nous suivons son enfance passée tout d’abord en Louisiane, puis à New York, dans le quartier de Harlem.

Les plus : Les différents thèmes encore d’actualité. Les nombreux détails qui nourrissent le réalisme du récit.
Les moins : L’introduction d’une narration extérieure, cassant l’idée de témoignage instaurée au début du livre. Une fin plutôt brusque laissant le lecteur sur sa faim.

En bref : Un livre qui nous fait descendre au plus profond de notre âme, pour y agiter ce qui nous blesse et nous attriste, afin de nous faire prendre conscience de l’horreur dont est capable l’être humain.

Note : 3/5  

Mon avis :

NB : Cette chronique concerne la première version du texte.

Dans une pièce sombre, à la lueur d’une bougie, Abigail Richardson nous interpelle afin de nous emporter dans le flot de ses souvenirs. Au cours de cette première partie, elle nous conte son enfance du 6 janvier 1939 en Louisiane, jusqu’au 1er août 1943 à New York.
À cette époque, Aby est une petite fille victime de discrimination à cause de son apparence. En effet, bien qu’issue d’une famille noire, l’enfant est une métisse à la peau claire et au regard d’opale. Considérée comme une abomination aussi bien par l’oppresseur blanc que par la communauté noire, Aby est également victime de maltraitance par son père alcoolique.
Au cours de ces quatre années décrites, nous suivons son combat pour s’endurcir face à l’adversité, et son fol espoir d’être un jour aimée par son géniteur, mais nous constatons avec désarroi que la pauvre enfant aura connu bien des horreurs.

Cette première partie de N’y descendez jamais ! est surprenante. Fabrice Liégeois a réalisé un court-métrage lié à son récit, mais au lieu de penser les deux arts de manière distincte, l’auteur les a mélangé, ramenant ainsi le spectateur à la lecture et faisant lire un film au lecteur. Quels que soient nos sentiments durant le visionnage, il est, en revanche, certain que chacun aura l’impression d’avoir affaire à une histoire d’horreur mêlée à du fantastique. Une sensation renforcée par la couverture, dont la bouche d’égout et la tache de sang n’est pas sans rappeler un certain livre de Stephen King. Pourtant, partir de ce postulat est une erreur, car ce roman n’évoque pas l’horreur qui nous procure des frissons délectables.

ABY est présenté sous la forme d’un témoignage. Abigail Richardson est la narratrice de son histoire, s’adressant à quelqu’un alors qu’elle est seule dans la pièce où elle se trouve. Ainsi, ressentant la présence du lecteur et le fantôme de l’enfant qu’elle était, Aby nous dévoile son histoire poignante, n’omettant aucun détail sur ce qu’elle a pu éprouver. Ce choix s’avère tout à fait judicieux puisqu’il permet au lecteur de se sentir plus proche du personnage. Il est donc dommage de voir apparaître des segments étrangers contant ce que l’enfant n’a pas pu voir ou entendre, et brisant ce schéma de témoignage. Cependant, c’est un mal nécessaire afin que le lecteur saisisse certaines situations dans leur intégralité.
Par ailleurs, en découvrant les malheurs décrits à la première personne, le lecteur plonge également dans sa propre mémoire, faisant remonter ses souffrances enfouies, car c’est aussi cela le but de l’auteur. Ce dernier cherche à nous confronter avec notre peur, celle qui s’insinue vicieusement, prête à nous arracher des larmes, car même si nous n’avons pas forcément vécu des événements similaires, nous avons pu endurer des traumatismes. Toutefois, dans le cas où le lecteur ne partagerait pas l’expérience de cette souffrance, il la ressentira tout de même avec intensité au cours de sa lecture puisque rien n’est dissimulé. En cela, le roman est perturbant, car ce qui s’y trouve n’est pas totalement le fruit de l’imagination de Fabrice Liégeois, c’est une partie de notre passé, mais également de notre présent.

Vous l’avez compris, ce récit contient des thèmes ancrés dans notre réalité, mais quels sont-ils ?

Tout d’abord, le racisme. L’histoire se déroule durant la Seconde Guerre mondiale, une époque où la ségrégation raciale frappe encore les États-Unis.
Le début du récit a pour cadre la Louisiane, un État du Sud ayant fait partie des confédérés d’Amérique, ces derniers s’opposant à l’abolition de l’esclavage. Nous y croisons donc des membres du Ku Klux Klan, aimant rabaisser le peuple noir en organisant des attaques nocturnes, mais chose plus surprenante, nous apercevons du racisme au sein des opprimés. En effet, Aby est surnommée « la chabine », un terme aux connotations négatives qui, à l’origine, désignait un animal hybride issu de l’union d’un ovin et d’un caprin, comme la brebis et le bouc. L’enfant est donc prise entre deux feux, détestée par sa communauté car possédant des caractéristiques caucasiennes, elle ne peut non plus être acceptée par l’oppresseur.
Ainsi, lorsque la famille Richardson quitte la Baie de Mandalay pour le quartier de Harlem, c’est l’espoir d’un monde plus juste qui s’offre à eux. Malheureusement, pour les personnages, le rêve new-yorkais se transforme en cauchemar, puisque leur peuple n’est pas mieux traité dans ce quartier de Manhattan. La crise économique fait rage, les Blancs refusent du travail aux Noirs, et des émeutes ont déjà eu lieu en 1935. Le racisme est donc bien présent, que ce soit dans le langage des habitants, dans leur hiérarchisation de l’être humain, ou dans les inégalités économiques et sociales.
On pourrait penser que tous ces événements appartiennent au passé, pourtant, la situation actuelle tend à prouver que l’Histoire se répète, en témoigne les pics de violence dont sont victimes les États-Unis. On peut noter par exemple l’affaire Michael Brown en 2014, les émeutes à Berkeley la même année, ou encore celles de Baltimore en 2015. En cela, ABY n’est pas seulement une fiction, mais un écho des souffrances d’hier et d’aujourd’hui.

Un autre thème bien présent est la maltraitance, que l’on peut lier à celui de l’alcoolisme. La famille Richardson est composée de huit membres : le père et la mère, leurs cinq filles, ainsi que la grand-mère paternelle. Un seul homme au milieu de toutes ces femmes, et pourtant, il est celui qui leur fait vivre un véritable enfer. Antawn Junior est alcoolique, dépensant allègrement son argent dans des bouteilles de rhum, mais non content d’affaiblir financièrement sa famille en refusant d’acheter des choses vitales, comme de la nourriture, c’est un père abusif.
En cela, Fabrice Liégeois ne nous épargne aucun détail, que les violences soient physiques ou mentales, rendant ainsi certaines scènes insoutenables tant sa plume nous décrit avec précision chaque scène. De par sa couleur de peau et son statut d’aînée, Aby est celle qui reçoit la haine paternelle, protégeant ainsi ses petites sœurs du terrible courroux. Pourtant, au lieu de faire profil bas, l’enfant sautille autour de son père et se montre affectueuse. Ayant déjà vu son père heureux, elle nourrit l’espoir de raviver ce sentiment et d’en récolter de l’amour. Le lecteur assiste donc impuissant aux mauvais traitements que subit la petite fille.
De plus, l’histoire se passe à une époque où le patriarcat est bien plus imposant qu’aujourd’hui. Ainsi, les femmes de cette famille demeurent soumises à la volonté de cet homme, n’obtenant aucun droit, ne serait-ce que celui d’être écoutées. On le remarque notamment lors de l’interrogatoire de la police sur les événements du 7 décembre 1942. Seule la version du père a été validée, la mère étant ravagée par l’impossibilité de raconter leur bataille quotidienne et résumant parfaitement la situation avec cette phrase : « Les plus faibles sont toujours écrasés… ».
Une fois de plus, ABY retranscrit une souffrance encore existante de nos jours. Si la situation des femmes a pu s’améliorer, elle n’est toujours pas optimale, et certaines se retrouvent toujours sous le joug d’un mari violent. Par ailleurs, si la maltraitance de l’enfant s’effectue ici par la main du père et en partie sous l’influence de l’alcool, les hommes n’ont pas l’exclusivité de ces actes. En effet, les mères peuvent tout aussi bien faire preuve de cruauté envers leur progéniture, tout comme l’alcool n’est pas forcément un élément déclencheur de la violence. Ainsi, c’est essentiellement l’anormalité qu’est la violence envers l’enfant, quelles que soient sa forme et son origine, que souhaite dénoncer l’auteur dans son roman.

ABY nous invite donc à réfléchir sur des thèmes connus de tous et malheureusement encore d’actualité. Cependant, bien que les thèmes puissent nous toucher en prenant conscience de leur pérennisation actuelle, si l’on suit avec un tel pincement au cœur les déboires de l’héroïne et si l’on craint à ce point pour son avenir, c’est aussi parce que Fabrice Liégeois a su intégrer des détails permettant d’insuffler du réalisme à sa fiction.
Nous pouvons noter les détails liés à la géographie des lieux, comme la végétation du bayou, ou les immeubles de New York, mais ce sont avant tout des éléments sociaux qui ancrent le roman dans la réalité. La présence du Ku Klux Klan, le traitement des Noirs, et les émeutes ont déjà été évoqués, mais l’on peut aussi constater des attentions au niveau du langage. À de nombreuses reprises, le lecteur pourra voir apparaître des phrases en créole, puis traduites afin de faciliter sa compréhension. Néanmoins, ces paroles sont réservées à des instants significatifs, tels les mises en garde de la grand-mère. Toutefois, lors de dialogues en français, certains mots sont également écrits en créole ou, du moins, de façon à reproduire les sonorités de cette langue, transportant ainsi le lecteur pour le familiariser et l’imprégner de cette culture.
De même, nous pouvons remarquer la rigueur concernant les passages relatant la religion vaudou. En effet, nombreux sont les supports qui ont simplifié cela en des poupées sur lesquelles on plante des aiguilles afin de jeter une malédiction. Ici, nous apprenons l’existence des Loas, ces esprits intermédiaires entre le Créateur et les Hommes. On y découvre plus particulièrement un Petro aux yeux rouges, cette couleur étant associé à cette catégorie d’esprit. Nous assistons également au rituel de l’Adoration, la grand-mère étant une mambo, c’est-à-dire une prêtresse devant interpréter les volontés des Loas et guider les cérémonies en leur honneur. De par sa condition, ce personnage semble d’ailleurs en savoir bien plus que les autres, comme si elle était une narratrice omnisciente de l’histoire, mais ce n’est qu’à la fin du livre que le lecteur comprend les nombreux indices dissimulés par la vieille femme.

Finalement, cette première partie de N’y descendez jamais ! est un voyage au cœur des États-Unis à une époque où la Seconde guerre mondiale hante les esprits et où les Noirs subissent un racisme éhonté. C’est également un voyage au cœur d’une famille brisée par le comportement du père. C’est un voyage au cœur de nos peurs, où, guidé par la plume poétiquement sordide de l’auteur, nous prions pour ne pas descendre plus bas encore. Le seul regret que l’on pourrait avoir, c’est la fin un peu brutale qui laisse le lecteur en proie à l’horreur qu’il vient de lire, sans avoir la suite sous la main, mais peut-être était-ce le but recherché.

Mon avis sur la nouvelle version :

Concernant la nouvelle version, il faut savoir que l’auteur a entièrement remanié son texte. Bien entendu, le fil conducteur demeure le même, toutefois, on peut noter des différences dans les détails mais également dans le style d’écriture.
En effet, on peut constater un allègement dans la narration, certaines répétitions étant évitées, certains tournures de phrases étant modifiées, tout cela dans le but de rendre la lecture plus agréable malgré un thème difficile à supporter émotionnellement, mais cela intègre également plus aisément les différents ajouts. Enfin, il est bon de voir que les titres des chapitres bénéficie à présent d’une traduction comme pouvaient l’avoir les différentes phrases en créole dans le texte.
Comme évoqué précédemment, le développement apporte aussi son lot de changements qui s’avèrent plutôt judicieux. Le choix le plus marquant se trouve dans le prologue. La première version pose une réflexion sur la peur, appuyant sur ce destin réservé au personnage d’Aby et si ce passage est conservé, Fabrice Liégeois a pris soin d’insérer une scène se déroulant durant l’enfance de Jade, la grand-mère de l’héroïne. Ce rajout n’est pas anodin puisqu’il renforce la connexion entre les deux femmes déjà liées par des événements semblables comme leur vocation de prêtresse et leur tragédie familiale. Ainsi, le lecteur ressent davantage cette impression de malédiction, de cycle qui se répète tel un serpent qui se mord la queue.
Hormis cette modification symbolique, on peut également profiter d’un supplément d’informations sur la vie d’Aby. Parfois il s’agit de détails offrant un peu plus de réalisme et de développement des personnages, mais globalement on plonge davantage dans la dureté de son quotidien, découvrant de nouvelles personnes toujours promptes à la juger et exprimer son racisme, mais également une horreur grandissante durant certains passages déjà insoutenables. On pourrait reprocher une volonté d’empirer une situation déjà sordide et il est vrai que l’on ressent comme un certain sadisme à nous enfoncer de plus en plus dans l’abject, pourtant, il ne s’agit pas d’un acte gratuit mais d’une incitation à la prise de conscience. Faire prendre part le lecteur à ces ignobles choses lui fait comprendre un peu plus la détresse des victimes qui se terrent dans le silence, sentiment parfaitement illustré à travers des phases d’interrogations de l’héroïne.
Ainsi, la nouvelle version se trouve être une amélioration sur de nombreux points, même si le récit en devient plus dur encore. Fabrice Liégeois atteint donc ce stade où le réalisme du roman est d’autant plus effroyable qu’il pousse davantage à la réflexion sur notre société.

3 réflexions sur “N’y descendez Jamais ! Partie 1 : ABY – FABRICE LIÉGEOIS

  1. A reblogué ceci sur FABRICE LIEGEOISet a ajouté:
    Un cadeau d’anniversaire en avance offert par la talentueuse Chloé rendant un hommage poignant à Aby, voilà THE NIOUZE du jour… Un livre à prendre pour la rentrée, N’y descendez jamais ! La chronique du site au-delà des pages vous décidera définitivement…

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