Frontières bombardées et autres nouvelles – THIBAULT GUILLERM


Résumé : Un recueil de cinq nouvelles explorant les différents genres de l’imaginaire.

Les plus : Le détournement des codes. Le message sur le rapport entre l’Homme et l’univers.
Les moins : Quelques nouvelles laissant un goût d’inachevé par leur longueur.

En bref : Un recueil divertissant proposant des pistes de réflexions intéressantes.

Note :  

 

Mon avis :

Ce recueil me fut proposé par l’auteur lui-même, et résulte en une bonne découverte.

Frontières bombardées et autres nouvelles est un recueil de cinq histoires courtes voguant allègrement sur les trois genres dits de l’imaginaire, à savoir la science-fiction, le fantastique et la fantasy.
Le premier récit, Frontières bombardées, nous présente Liipatha, un étudiant travaillant dans un centre de recherches scientifiques de la galaxie Tojjah. L’expérience qu’il conduit consiste à créer la vie à partir de l’inerte, et c’est lors de ce moment clef de sa vie que le lecteur s’immisce dans cet univers, témoin alors des réflexions qu’engendre un tel phénomène.
Le choc des cultures nous expose la vie d’un paysan dont le champ est surplombé par un vaisseau spatial. Bien que ses passagers soient considérés comme des intrus, c’est tout de même grâce à cet homme rural que les extra-terrestres établissent un premier contact avec la Terre. Le résultat de cette rencontre ne s’avère pas aussi prédictible qu’on pourrait le croire.
Sombre humeur nous soumet brièvement le voyage d’Ulysse, supposé seul rescapé de la race humaine et naviguant sur les flots d’une mer peu ordinaire à l’aide d’un radeau de fortune. Ainsi, le lecteur accompagne le protagoniste qui analyse petit à petit sa situation, ce qui l’entoure.
Le Sillonneur nous divulgue l’existence d’un homme, personnage éponyme qui parcourt le monde sans que personne ne sache son identité ou ses intentions. Un texte à la portée métaphorique et sans aucun doute philosophique.
Enfin, Les yeux de l’Enfer nous conte l’histoire d’un chasseur de dragons et plus particulièrement une mission de cet homme. Un récit de fantasy à l’apparence assez classique, mais qui offre un dénouement un peu plus surprenant.
En apparence, ces nouvelles ne semblent pas posséder de points communs hormis leur appartenance aux genres de l’imaginaire. Pourtant, plusieurs éléments les unissent de manière intelligente, poussant le lecteur à diverses réflexions.

En effet, on peut constater que chaque histoire s’appuie sur des poncifs de chaque genre, tout en détournant leurs codes.
Du côté de la science-fiction, nous retrouvons donc deux grands classiques par le biais de Frontières bombardées et Le choc des cultures. Dans le premier cas, le thème du progrès de la science et son potentiel utilisé pour créer la vie est abordé. Il s’agit d’un concept plutôt récurrent, que ce soit en fabriquant un humain de toute pièce ou en étendant le projet à plus grande échelle, l’idée étant souvent de développer une pensée autour du danger et des responsabilités que cela implique. Ces réflexions peuvent être traitées via la relation entre la création et le créateur, basculant souvent vers l’allégorie divine. C’est ce que nous observons dans la nouvelle Frontières bombardées, puisque Liipatha forge lui-même ces pensées autour de sa propre expérience, remettant en question sa condition de créateur, effectuant une mise en abîme somme toute assez classique mais pertinente. En revanche, sa réaction finale demeure inattendue après un tel monologue intérieur, renversant toute cette problématique et l’effaçant d’un revers de la main.
En ce qui concerne Le choc des cultures, il s’agit d’une rencontre du troisième type, mais son déroulement et ses conséquences contrastent fortement avec ce dont nous sommes habitués. Lorsqu’un vaisseau spatial plane dans le ciel terrestre, la réaction la plus utilisée est bien entendu la terreur ou tout du moins l’inquiétude. Quelques fois, c’est la compassion ou son contraire, mais il est bien plus rare de lire un comportement semblable au paysan de la nouvelle. L’homme voit le vaisseau davantage comme une nuisance et ne manifeste aucune surprise, de telle sorte que l’appareil aurait pu être un avion que le résultat aurait été le même. Cependant, le détournement ne s’arrête pas là puisque le paysan discute avec les extra-terrestres comme s’ils étaient de simples étrangers, un choix qui apporte un véritable ressort comique.
En fantastique, Le Sillonneur se charge de jouer avec les codes du personnage mystérieux. Tel un voyageur solitaire, le Sillonneur parcourt le monde au point que tout le monde le connaît sans vraiment savoir qui il est vraiment. Surnommé « l’Homme », ce personnage ne dévoile ni son identité, ni le but de son voyage, chacun lui offre l’hospitalité tout en le craignant. Le Sillonneur est en quelque sorte un fantôme aux yeux des autres, un être qui apparaît de façon impromptue, son apparence étant une raison suffisante pour le considérer comme différent des humains. Cependant loin de répondre aux clichés habituels, le Sillonneur n’est pas un chevalier blanc qui s’ignore, un voleur, un esprit tourmenteur, ou un quelconque personnage ayant un but défini. Il s’agit simplement d’un personnage de passage, sans intérêt visible, ce qui s’avère assez perturbant puisque l’on s’attend à une action qui ne vient pas, toutefois, la fin du texte laisse tout de même suggérer quelque chose de plus intense.
La fantasy est représentée par Les yeux de l’Enfer, une nouvelle qui rappelle fortement Bilbo le Hobbit. Les points communs sont assez évidents : un dragon se terrant sous la plus haute montagne de ce monde, le chasseur cherchant un point faible au milieu de cette armure que forment les écailles de la créature, etc. Cependant, ce classique du genre est également détourné puisque les stratégies du chasseur ne portent pas leurs fruits et le conduisent même dans une situation critique. Par ailleurs, la fin de la nouvelle prend totalement à contre-pied le schéma habituel d’une telle confrontation. Alors que l’on prévoit qu’un chasseur de dragon accomplisse sa mission avec dextérité puisque c’est son métier, les choses ne se déroulent pas comme prévues.
Enfin, tel un mélange d’un peu tous ces genres se place Sombre humeur qui détourne la célèbre épopée qu’est L’Odyssée. Nous trouvons Ulysse, un rescapé de ce qui semble être une catastrophe, naviguant sur une porte en bois en guise de radeau. La différence se situe dans le fait que le foyer du personnage est détruit, son objectif ne pouvant donc être de rentrer chez lui. De plus, Ulysse est seul, ne possédant donc pas de compagnons durant ce bref périple. Le croisement des types de récits de l’imaginaire réside dans le fait que les conditions météorologiques et la substance servant de mer semblent posséder des caractéristiques chimiques spécifiques, tout comme il est signalé qu’Ulysse était chimiste dans une autre vie, faisant ainsi appel à la possibilité d’une réincarnation (bien qu’il puisse aussi s’agir d’une métaphore se référant à une existence avant la catastrophe). Le détournement de l’œuvre d’Homère se déroule dans l’aboutissement du texte puisque la conclusion du voyage, tout comme son commencement, est plutôt éloignée de ce que l’on pourrait s’attendre.
Ainsi, Thibault Guillerm nous offre un véritable renversement des schémas classiques de l’imaginaire, utilisant leurs codes à son avantage afin de proposer une lecture étonnante et divertissante. Cependant, cette approche permet d’amorcer des réflexions de nature philosophique.

En effet, toutes ces nouvelles gravitent autour d’une réflexion sur l’Homme et son rapport avec l’univers, le présentant comme une infime influence, malgré son égoïsme et son arrogance.
Le fait d’être une poussière dans cette immensité est ce que réalise Liipatha dans Frontières bombardées. Étant capable de créer la vie à partir d’éléments inertes, l’étudiant s’interroge sur sa condition butant notamment sur cette question : est-il également le produit d’une expérience ? L’auteur insiste sur la description de la création, utilisant des termes à l’apparence vertigineuse, confrontant ainsi davantage l’être humain à ce qui constitue l’univers. Par ailleurs, la vision que peut observer Liipatha sur son écran rappelle implicitement la Terre, rappelant ainsi que notre planète est toute aussi minuscule à l’échelle spatiale et qu’un rien pourrait la faire disparaître. Cependant, une pensée sur l’arrogance et l’égoïsme se glisse insidieusement. Cette image de la Terre est décrite comme polluée par des objets orbitaux, obstruant le soleil avant d’être détruite par un satellite naturel dérivant près de la planète. On peut y voir la métaphore de l’Homme fier de sa condition d’espèce dominante, mais ne pouvant échapper à un phénomène naturel cosmique. Une arrogance que partage le protagoniste puisqu’il appartient à la race dominante de sa galaxie et observant avec nonchalance la disparition d’un monde entier. Ce parallèle complète l’idée de remise en question, interrogeant le lecteur sur sa condition humaine. Certes, l’Homme est capable de grandes choses, mais ce savoir doit être mesuré, sans oublier qu’il n’est rien comparé à l’univers entier.
C’est également ce que ressent le paysan du récit Le choc des cultures. Confronté aux extra-terrestres, l’homme répond tout d’abord avec arrogance, ne semblant pas réaliser l’occasion qui s’offre à lui. Il est le premier contact avec une nouvelle intelligence, mais aveuglé par ses propres désirs, le paysan s’exprime avec familiarité, crachant même aux pieds de ce qu’il considère comme des intrus. Cependant, les conséquences de sa discussion se révèlent plus importantes qu’il ne l’aurait cru et l’homme commence à percevoir le poids de la culpabilité sur ses épaules, comprenant sa chance, et appréhendant son infime existence face à l’inconnu. Néanmoins, à l’instar de Liipatha, le paysan ne s’attarde pas sur sa remise en question et préfère se dédouaner de ses actes en se concentrant sur son labeur. Une pensée parfaitement égoïste qui dessine avec exactitude le caractère sombre de l’être humain.
Comportement que l’on peut également constater dans Les yeux de l’Enfer, puisque le chasseur de dragon agit avec la même arrogance. Traquant la créature, l’épéiste est sûr de lui, lançant des provocations à la cantonade. Pourtant, tout comme le vaisseau spatial de la nouvelle précédente, le dragon est tout à fait imposant. Sa description laisse entrevoir la masse qu’elle représente et sous-entend que l’Homme est ridicule face à un tel monstre. Ainsi, l’être humain n’est pas remis en question face à l’immensité de l’univers, mais face à la grandeur des possibilités de la nature. Bien entendu, il s’agit d’un récit de fantasy, mais le monde réel regorge également d’animaux tout aussi impressionnants devant lesquels l’Homme pourrait courber l’échine. Cependant, le chasseur de dragon réitère l’erreur humaine de se surestimer, payant très cher cette audace, offrant un spectacle assez pitoyable dans les dernières lignes.
Une idée d’infime influence qui revient immanquablement dans Sombre humeur. Ulysse prend conscience que son existence est négligeable. Seul, dernier représentant de son espèce, l’homme en vient à se demander s’il est encore possible de se considérer justement comme une espèce. Devenant ainsi un être innommable, Ulysse se résigne à voguer sur cette étrange mer, acceptant son destin. Pourtant, ayant des connaissances scientifiques, ce voyageur improvisé  continue de s’interroger sur les phénomènes qui l’entourent à commencer par le liquide qui soutient son radeau, puis le brouillard. Cependant, sa curiosité ne peut rien contre la force naturelle que provoque un simple éclair. Par ailleurs, la foudre complète la référence à L’Odyssée d’Homère puisque cet élément est considéré comme une représentation divine dans plusieurs mythologies. Bien que dans l’épopée originale, ce fut Poséidon que courrouça le roi d’Ithaque, un symbole n’en demeure pas moins présent, d’autant plus que la mer sur laquelle navigue ce nouvel Ulysse s’avère bien plus dangereuse que des eaux ordinaires. Nous retrouvons donc une fois de plus cette idée de l’Homme impuissant tant il n’est qu’un grain de sable perdu dans le désert. En revanche, le protagoniste de cet nouvel incarne une certaine humilité en accueillant son sort, contrairement aux nouvelles précédemment évoquées.
Enfin, Le Sillonneur est en quelque sorte la consécration de cette pensée. Ce voyageur nous est décrit comme chevauchant le sol de la Terre, ayant vécu avec elle, entretenant un rapport d’amour et de souffrance envers elle. On peut y voir la métaphore de l’espèce humaine évoluant parfois en harmonie, parfois en désaccord avec la planète bleue, une impression renforcée par le surnom du protagoniste : « l’Homme ». Sillonnant à travers le monde, l’être humain effectue des actions pouvant être néfastes à son environnement, tout comme il peut agir pour le mieux. Il en va de même pour la Terre qui lui offre toute ses ressources, mais pouvant reprendre son règne via des cataclysmes dévastateurs. Par conséquent, le sommeil évoqué pourrait très bien être l’extinction de l’espèce humaine, le Sillonneur repensant avec nostalgie à ces moments passés sur cette planète, ne pouvant écarter sa lassitude de vivre, son abandon face à l’immensité du monde, mais également rêvant de liberté en retournant à la poussière qui l’a créé, et fusionnant avec cette grandeur naturelle.

Au niveau du style d’écriture, Thibault Guillerm nous offre une narration efficace, pouvant être empreinte d’un réalisme saisissant. Ainsi, le lecteur conçoit sans aucun problème la création d’un monde ou encore l’existence d’un dragon, tout comme il peut être répugné par les manières peu hygiéniques d’un paysan ou une blessure explicite. Les phrases s’enchaînent avec fluidité, tantôt longue, tantôt courte afin de procéder à une accélération ou un ralentissement du rythme au moment opportun. Il est dommage de constater quelques coquilles, mais puisqu’il s’agit essentiellement de fautes de frappe type « à partie » à la place de « à partir » ou « pou » au lieu de « pour », cela ne révèle pas si gênant ou tout du moins insurmontable. Il est également regrettable que certaines nouvelles soient si courtes, laissant un petit goût d’inachevé, mais les messages qu’elles procurent restent percutants malgré cela.

Finalement, Frontières bombardées et autres nouvelles est un recueil plutôt surprenant. Alors que le lecteur s’attend à des nouvelles s’apparentant aux grands poncifs de l’imaginaire, l’auteur parvient à renverser la vapeur afin de proposer des récits détournant ces fameux classiques et en y ajoutant une réflexion sur l’être humain et sa place dans l’univers. Ces deux éléments créent donc un fil conducteur pour ce recueil agréable à lire. À noter que l’illustration de la couverture est superbe, chose assez rare malheureusement pour les livres numériques, représentant plutôt bien le message du recueil avec cet homme prenant si peu de place par rapport au dragon qui mange le milieu de la page et remémorant une certaine aventure d’un certain Tolkien.

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